Analiz tɛkstyɛl × jeudi 18 décembre
Avec tes yeux je change comme avec les lunes
Et je suis tour à tour et de plomb et de plume,
Une eau mystérieuse et noire qui t'enserre
Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.
Paul Éluard
Avec tes yeux je change comme avec les lunes, premier vers de ce poème dispensé de titre qui démarre sur la circonstance d'un changement. Placée ainsi, en tête de vers, cette circonstance, avec tes yeux, prend plus de poids que le verbe, elle le subordonne, le rend passif malgré son véritable statut grammatical. Sans précision supplémentaire, on pourrait envisager que tes yeux puisse aussi bien renvoyer aux yeux du lecteur qui conditionneraient une certaine compréhension du narrateur à travers la lecture, tout comme aux yeux d'une personne tierce à qui s'adresserait le narrateur. C'est cette dernière piste qui sera privilégiée, la lecture complète du poème la rendant évidente, nous le verrons par la suite. Au-delà de l'indifférence de l'organe, c'est la subjectivité et l'imprécision du regard, ou peut-être simplement sa beauté et son charme qu'il faut percevoir. En tout cas, c'est sous ce regard &ndash qui est moteur ou accompagnateur du changement &ndash que je, le narrateur, change. La circonstance de ce changement est comparée à une autre : avec les lunes, désignant, au pluriel, les différentes formes que présente la lune.
Et je suis tour à tour et de plomb et de plume précise le changement dont il est question. Le premier et facilite l'enchaînement des deux vers et, avec les deux qui suivent, rythme ce deuxième vers. Tour à tour reprend l'analogie précédemment établie entre les lunes et les yeux, la sphéricité, caractère commun entre les deux comparés est ainsi rappelée. L'idée de phases déjà amenée par les lunes est clairement établie avec tour à tour, qui exprime une alternance cyclique. Cette alternance de l'état du narrateur &ndash je suis, nous dit-il &ndash s'opère entre le plomb et la plume et est à nouveau bien marquée par et de qui précède chacune des deux propositions, brisant presque la linéarité du vers par une ramification présentant deux branches semblables mais distinctes. A l'oral ces deux signifiants s'apparentent d'ailleurs étrangement : ils sont monosyllabiques &ndash la position finale de plume rendant le 'e' muet &ndash et commencent tous deux par la même combinaison de consonnes. Leurs signifiés sont cependant diamétralement opposés : l'un étant lourd, terrestre, l'autre léger, aérien. Lorsqu'on parle de masse, ils interviennent d'ailleurs chacun comme parangons des deux extrêmes : l'opposition est sans appel.
Ces deux opposés seront chacun détaillés dans un vers. Le plomb est ainsi désigné comme une eau mystérieuse et noire qui t'enserre. Une eau, car bien que moins fluide que les autres, il n'en reste pas moins un liquide qui à le pouvoir de s'immiscer dans le vide, ceignant chaque espace occupé. Mystérieuse et noire &ndash qui renvoie directement à la couleur du plomb et à son énigmatique utilisation dans l'alchimie &ndash traduit l'opacité du duo formé par l' interlocuteur et le narrateur et la difficulté de les distinguer l'un de l'autre. Manifestement, l'idée d'un couple devient de plus en plus nette avec le verbe enserrer qui a le narrateur &ndash dans son état de plomb &ndash pour sujet et l'interlocuteur pour objet. Ce verbe traduit une proximité étouffante qu'il serait difficile d'envisager avec le lecteur, c'est entre autres la raison qui nous pousse à considérer le tu, l'interlocuteur, comme un tiers privilégié, une femme sans doute.
A côté de cette proximité presque fusionnelle l'autre situation précisant l'état de plume est exprimée par le dernier vers : ou bien dans tes cheveux ta légère victoire. On sors des profondeurs, le narrateur-plume se retrouve dans les cheveux de son interlocuteur, il n'enveloppe plus, il est posé, glissé, peut-être à peine mêlé aux cheveux. La légèreté de la plume se retrouve à nouveau dans l'épithète de victoire, mais on ne peut lui attribuer uniquement cette fonction de rappel. L'épithète déforce aussi le caractère de la victoire. Ta victoire, dit-il, la victoire de l'interlocutrice &ndash nous pouvons maintenant le dire. Cette victoire c'est le narrateur, gagné par la force de l'amour, mais elle est rendue moins féroce par son épithète.
Ainsi évoque-t-il la versatilité de la cohésion d'un couple, l'ondulation perpétuelle entre un amour très affirmé, ou plutôt négligé.